Le saint-martinisme, en son essence ascétique et mystique véritable

 

 

 

 

 

La grande intuition de Saint-Martin qui, bien évidemment, ne consiste pas à faire de la créature déchue depuis Adam un « Philosophe de l’Unité » (sic) communiant à tous les « cultes » d’une l’humanité prévaricatrice, ceci dans une vision singulièrement erronée, totalement ignorante de ce qui distingue, et sépare catégoriquement, les « branches réprouvées » des « branches bénies » sur le plan des différentes traditions religieuses, vise à la génération en chaque âme de désir, du « Nouvel Homme », naissance de nature transcendante qui ne peut cependant advenir, en raison de l’état dégradé et de profonde corruption dans lequel se trouvent les créatures en ce monde de « matière apparente », qu’après une intense purification obtenue par l’exercice actif de la « pénitence », en tant que discipline acceptée et vécue avec une ferme détermination.

Cette pénitence indispensable, se révélant être un « médicament » permettant par son « amertume » même, de corriger ce qui en nous est vicié, faux et mensonger (Le Nouvel Homme, § 1), doit accomplir son traitement, après que la lumière ait été entrevue, puis nettoyer l’âme des scories adventices qui l’empoisonnent littéralement et la plonge journellement dans les ténèbres, afin qu’elle puisse être régénérée afin de se préparer à la réception de « l’Esprit ». 

 

 

Dans son texte intitulé « Mon livre vert » [1], réunissant des réflexions rédigées avant 1785, le Philosophe Inconnu qui témoigne, comme toujours, d’une extraordinaire lucidité concernant l’humaine nature, et dont on sent bien que les prières pratiquées dans sa première école auprès de Martinès de Pasqually, ont produit en lui de très bons fruits spirituels, en particulier la lecture régulière qui était demandée d’obligation à chaque émule pour sa « réconciliation », des « Psaumes de la Pénitence », exprime, en des phrases qu’il convient de longuement méditer, ce qu’il doit en être de notre attitude face à la misérable condition dans laquelle nous nous trouvons placés en ce monde : « Quand est-ce que nous aurons assez répandu de larmes, puisqu’il nous en faut verser d’abord pour nos péchés ; puis pour ceux que nous avons fait commettre ; puis pour notre privation ; puis pour celle que nous avons occasionnée dans d’autres ; puis pour les péchés de nos semblables, c’est-à-dire pour ceux de toute notre espèce ; puis pour la privation de cette même espèce humaine, universelle, visible et invisible, passée, présente et future ? Pour faire notre œuvre, il faut que notre corps ne devienne qu’une plaie, que notre âme ne soit que souffrance et douleur, et que tout notre être soit dans un pâtiment journalier et habituel. » (Mon livre vert, § 645).

 

Puis Saint-Martin explique pourquoi la « pénitence » nous est essentielle : « Par le péché, notre ennemi sème ses fruits en nous. Par la pénitence et la prière nous faisons redescendre notre ennemi dans les abîmes, et nous y faisons redescendre aussi son œuvre avec lui. Ce n’est qu’alors que la paix renaît en nous. Jusque-là, nous sommes tourmentés par les poursuites de cet inique créancier, qui vient revendiquer près de nous sa créance. Le mal attire le pervers près de nous ; c’est sa présence qui fait notre véritable supplice. Prions notre fidèle défenseur de nous en délivrer, et nos péchés ne nous fatigueront plus, parce qu’ils disparaîtront en même temps. » (Mon livre vert, § 646)

La demande de l’âme suppliante, qui vient s’agenouiller sur le Golgotha « en esprit » est claire, elle aspire à ce que le Réparateur efface en elle les traces du péché du vieil homme : « Amertume corporelle, amertume spirituelle, amertume divine, venez vous établir dans notre être, puisque vous êtes devenues l'indispensable aliment de nos ténèbres et de notre infirmité. Que l'amertume spirituelle du calice se joigne à notre amertume spirituelle particulière, et forme ainsi ce médicament actif et salutaire qui doit ronger toutes nos fausses substances pour laisser revivre nos véritables substances amorties ! Mal­heur à qui voudra repousser de lui ce médicament régénérateur ! Il ne fera qu'accroître ses maux, et les rendre peut-être un jour inguérissables. Car telle est cette pénitence qui seule peut faire ressusciter l'Esprit en nous, comme l'Esprit peut seul y faire ressusciter la Parole, et la Parole y faire ressusciter la Vie divine, attendu qu'aujourd'hui rien ne peut plus s'opérer que par des concentrations, puisque tel a été le principe de l'origine des choses, tant physiques que spirituelles ; telle est, dis-je, cette pénitence qui donne à l'homme la puissante tranquillité de la confiance, et la terrible force de la douceur, choses si inconnues aux hommes du torrent qui n'ont que le courage du désespoir, et que la force de la colère. C'est là cette pénitence par laquelle le pasteur daigne venir se revêtir de nous qui sommes des loups, afin de sauver de nos dents la malheureuse brebis que nous dévorons ; tandis qu'avec la pénitence humaine et extérieure c'est le loup même qui se revêt de la peau du berger afin de dévorer à la fois, et la brebis et le pasteur en les séparant l'un de l'autre. C'est là cette pénitence qui efface en nous non seulement les taches du péché, mais jusqu'au souvenir et à la connaissance du péché. » (Le Nouvel Homme, § 6).

Alors, en effet, l’âme doit accepter de « pleurer », « pleurer » comme Dieu pleure en elle à tout instant dans l’ensemble de son être, afin d’y établir son propre règne, saint et sacré, règne institué sur ces deux pierres fondamentales que sont le « jeûne » et la « pénitence » : « Songe, âme de l'homme, que c'est le Dieu même qui pleure en toi, pour que tu puisses, par ses propres douleurs, parvenir aux consolations. Songe qu'il pleura avant de dire à Lazare : Levez-vous. Songe qu'il pleure à tout instant dans tout ton être, et qu'il ne cherche qu'à établir son propre jeûne ou sa propre pénitence dans ton centre élémentaire, dans ton centre spirituel, et dans ton centre Divin. Si Dieu pleure en toi, comment te refuserais-tu à pleurer avec lui, comment t'opposerais-tu à laisser librement circuler en toi, ces torrents enflammés de la pénitence sacrée, dans lesquels l'éternel amour t'engage à faire ta demeure avec lui-même, pour qu'ensuite tu fasses aussi ta demeure avec lui dans l'allégresse et dans la vie. Fais donc en sorte de n'être plus que douleur, que soupirs, que lamentations car ce n'est plus que de cette manière-là que tu peux aujourd'hui être l'image et la ressemblance de ton Dieu. » (Le Nouvel Homme, § 13).

Il importe en conséquence de ne point se méprendre, car le refus des rigueurs de la pénitence et du repentir, peut conduire l’âme à demeurer enfouie dans les ténèbres du monde matériel et s’y enfoncer de plus en plus : « [...] la punition que la justice inflige aux coupables, est de les laisser devenir encore plus coupables, quand ils ne redoublent pas d'efforts pour rentrer dans les voies de la vérité, par les voies du repentir, et de la pénitence, à la vue des secours qui leur sont envoyés. Aussi, ‘‘malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, parce que si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a déjà longtemps qu'elles auraient fait pénitence dans le sac et dans la cendre’’. » (Le Nouvel Homme, § 41).

Ne l’oublions jamais, « sans Croix, point de couronne », sans acceptation de la « pénitence », point d’accès au Royaume  : « Le Réparateur qui lui-même était le Royaume ne prêchait que la pénitence et ne promettait la paix aux âmes qu'après qu'elles n'auraient pris son joug sur elle, tandis que les prophètes modernes, qui ne sont que des hommes, semblent annoncer la conquête de ce Royaume comme si facile, comme si assurée, qu'elle paraîtrait pouvoir se faire, pour ainsi dire, par dispense, par commission, par la simple conquête des lumières et indépendamment de notre entier sacrifice et des sueurs de tout notre être. » (Ecce Homo, § VII).

 

Le rappel qui nous est formulé par le Philosophe Inconnu est donc impératif : « éveillez-vous », éveillez-vous de votre terrible somnolence, éveillez-vous de vos rêves trompeurs, délogez l’imposteur qui a fait son séjour en votre âme, chassez l’ennemi loin de vous pour que triomphe enfin et pour l’éternité, en votre interne en quoi consiste l’unique Ciel, le Royaume de Dieu, le Divin Réparateur : « Éveillez-vous donc hommes imprudents et insouciants, tremblez et priez pour que vous ne soyez pas surpris par les dépositions de tant de témoins, et par les justes réclamations de la sagesse lors de la moisson. Car si l'on prononce alors sur vous ce terrible Ecce Homo, ce ne sera plus pour vous ouvrir la porte de la pénitence, puisque cette porte a déjà été ouverte par celui qui est venu porter lui-même ce nom là pour vous; mais ce sera pour vous enfoncer sous le poids d'un sévère jugement, dans la profondeur de l'abîme. » (Ecce Homo, § IX).

Alors, si est prise au sérieux la voie de « pénitence », il adviendra ce que nous annonce le Philosophe Inconnu : « Bientôt aussi le Dieu de la vie vient visiter notre âme, et nous pouvons dire alors avec jubilation : ‘‘Dieu vit en moi, Dieu va vivre dans ma pénitence ; il vivra dans mon humilité, il vivra dans mon courage, il vivra dans ma charité, il vivra dans mon intelligence, il vivra dans mon amour, il vivra dans toutes mes vertus ; parce qu'il a promis qu'il serait un avec nous, toutes les fois que nous nous réclamerions à lui au Nom de celui qu'il nous a envoyé pour nous servir de signe, et de témoignage entre lui et nous. Ce signe ou ce témoignage est éternel comme celui qui nous l'a envoyé, assimilons-nous à ce signe et à ce témoignage, et nous participerons à sa Divine et sainte sécurité, et nous serons comme lui tellement pleins de la vie, que la seconde et la première mort demeureront loin de nous, et nous serons tout à fait étrangères’’. » (Le Nouvel Homme, § 14).

 

 



[1] L.-C. de Saint-Martin, « Mon livre vert », texte établi et publié pour la première fois par Robert Amadou, « Document Martinistes 28 », Cariscript, 1991.